Welcome
Who is Catullus?   Links
Catullus Forum   Search Translations
 

  Available French translations:  
 
1 2 2b 3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 14b 15 16 17 21
22 23 24 25 26 27 28 29 30 31
32 33 34 35 36 37 38 39 40 41
42 43 44 45 46 47 48 49 50 51
52 53 54 55 56 57 58 58b 59 60
61 62 63 64 65 66 67 68 69 70
71 72 73 74 75 76 77 78 78b 79
80 81 82 83 84 85 86 87 88 89
90 91 92 93 94 95 95b 96 97 98
99 100 101 102 103 104 105 106 107 108
109 110 111 112 113 114 115 116
 

 Available languages: 
 
Latin
Albanian   Brazilian Port.   Castellano
Catalan   Chinese   Croatian
Czech   Danish   Dutch
English   Esperanto   Estonian
Finnish   French   Frisian
German   Gronings   Hebrew
Hindi   Hungarian   Irish
Italian   Japanese   Korean
Norwegian   Persian   Polish
Portuguese   Rioplatense   Romanian
Russian   Scanned   Serbian
South African   Spanish   Swedish
Turkish   Vercellese   Welsh
 

 Gaius Valerius Catullus     
About Me
Send a Reaction
Read Reactions
 

 
Carmen 64 (in French by Maurice Rat)
<<  •  >>
Available in Latin, Croatian, English, Finnish, French, Italian, and Scanned. Compare two languages here.
Jadis les pins, nés sur le sommet du Pélion, traversant,
dit-on, les eaux limpides de Neptune, parvinrent jusqu'aux
flots du Phase et jusqu'aux frontières 89 d'Bétès
lorsque des héros robustes, l'élite de la jeunesse argienne,
méditant de ravir à la Colchide la toison d'or, osèrent,
sur un rapide esquif, parcourir l'onde salée et balayer
la plaine d'azur sous leur aviron de sapin. La déesse,
protectrice des citadelles situées sur les acropoles, cour-
bant elle-même les ais flexibles des pins entrelacés, tons-'
truisit ce char qu'un léger souffle fit voler et qui, le preinier,
effleura de sa course Amphitrite vierge encore . A
peine son rostre eut-il sillonné la plaine venteuse ; à peine,
déchirée par les rames, l'onde se couvrit-elle d'une blanche
écume, que du gouffre bouillonnant, on vit sortir les
Néréides des mers qui admiraient le monstre. Cette fois,
une autre, puis une autre encore, des yeux mortels
purent voir les Nymphes de la mer, dont le corps nu et
les seins s'élevaient au-dessus du gouffre blanc d'écume.
C'est alors, dit-on, que Pélée, s'enflamme d'amour
pour Thétis ; alors, que Thétis ne dédaigne pas l'hymen
d'un mortel ; alors, que le père de Thétis consentit de luimême
à unir Thétis à Pélée.
Salut, héros nés dans des temps trop heureux 1 Salut,
race des dieux I Digne progéniture de vos mères, salut
encore une fois 1 Je vous invoquerai souvent dans mes
chants, toi surtout, colonne de la Thessalie, Pélée, dont
une alliance si fortunée vint encore rehausser la gloire,
toi à qui Jupiter lui-même, le père des dieux lui-même,
céda l'objet de ses amours 1 Ainsi donc la très belle Thétis,
fille de Nérée, t'a reçu dans ses bras? Ainsi donc Téthys
et l'Océan, dont les eaux embrassent l'univers, t'ont jugé
digne de leur petite fille?
Les temps sont écoulés, il luit enfin ce jour si ardemment
désiré, et toute la Thessalie s'est rassemblée dans
la demeure royale. Une foule joyeuse inonde le palais ;
tous apportent leurs dons ; l'allégresse est peinte sur les
visages. Scyros 00 est déserte, la riante Tempé 01 délaissée,
ainsi que les demeures de Cranon Il et les murs de
Larisse 03 ; on accourt à Pharsale, on s'empresse sous les
toits de Pharsale . Personne ne cultive les champs ; les
cous des taureaux se détendent. Le râteau recourbé ne
purge plus la vigne rampante ; le taureau ne fend plus la
glèbe d'un soc incliné ; la faux des élagueurs n'émonde
plus le feuillage des arbres et les charrues à l'abandon se
couvrent d'une rouille épaisse .
Cependant le palais du roi, dans toute la profondeur
de ses vastes salles, resplendit de l'éclat de l'or et de
l'argent . L'ivoire des sièges luit ; des coupes brillent sur'
les tables. Toute la demeure réjouit les yeux par ses
trésors royaux. Au centre des appartements s'élève le
lit nuptial de la déesse ; les défenses de la bête des Indes
l'ornent ; un voile pourpre teint du suc rose d'un coquillage
la recouvre ; l'art y broda avec une adresse merveil-
leuse mille groupes divers, les hommes des anciens âges
et les hauts faits des héros.
On y voit Ariane, le celer gros des fureurs d'un amour
indomptable, qui, des rivages de Dia 94 aux flots retentissants
regarde s'éloigner Thésée avec sa flotte rapide .
Elle le voit ; mais, à peine échappée aux trompeuses
douceurs du sommeil, elle n'en peut croire ses yeux,
malheureuse laissée seule sur une plage déserte . Cependant
le guerrier fuit et frappe les flots de ses rames, et
les vents des tempêtes emportent ses vaines promesses .
De loin, au milieu des algues, les yeux baignés de larmes,
comme la statue de marbre d'une Bacchante, elle voit le
parjure, elle le voit, hélas 1 et son regard incertain flotte
sur les vagues des peines 1 Plus de bandeau, dont le tissu
subtil retienne ses blonds cheveux ; plus de voile léger
qui couvre sa gorge nue ; plus de fine écharpe qui masque
les boutons de sa gorge couleur de lait . Elle s'est dépouillée
de tous ses ornements ; ils sont tombés à ses pieds, les
flots salés s'en jouent. Que lui font son bandeau et son
voile flottant au gré des ondes ; dans son délire, c'est
Thésée qui remplit toute son âme, tout son coeur, toutes
ses pensées.
Ah 1 malheureuse 1 à quel deuil éternel t'a réduite
l'Érycine 96, quels soucis cuisants elle a semés dans ton
coeur, depuis le moment olé, parti des côtes découpées du
Pirée, le fier Thésée entra dans le temple de l'injuste roi
de Gortyne 96 1 Car on raconte que, ravagée par une peste
cruelle, Athènes, pour expier le meurtre d'Androgée 27,
dut prendre l'habitude de livrer l'élite de ses jeunes gens
et aussi la fleur de ses vierges pour servir de pâture au
Minotaure . Voyant les remparts de son étroite ville
dépeuplés par ce fléau, Thésée préféra se sacrifier luimême
pour sa chère Athènes, plutôt que de laisser la
ville de Cécrops porter à la Crète ces vivants condamnés
à mort. Bientôt, porté sur un léger navire, et secondé
par des brises légères, il arrive au palais superbe de
l'orgueilleux Minos.
Il paraît, et la vierge royale le contemple d'un oeil
avide. Un chaste petit lit exhalant de suaves parfums la
voyait jusqu'alors grandir dans les doux embrassements
de sa mère : tels croissent les myrtes aux bords de l'Eurotas
; tels, au souffle du printemps, les prés s'émaillent.
de mille fleurs . Elle n'a point encore détaché du héros
ses brûlants regards que déjà tout son corps est embrasé
d'une flamme pénétrante qui la brûle tout entière jusqu'au
fond de ses moelles . Toi qui attises, hélas 1 si misérablement
les fureurs d'un cruel délire, enfant sacré qui
mêles tant de soucis aux plaisirs des mortels, et toi, reine
de Golgos et de l'antique Idalie, dans quel torrent d'inquiétudes
avez-vous plongé cette vierge brûlante, qui
soupire si souvent pour son étranger blond 1 Que de
craintes ont accablé son coeur languissant 1 Que de fois
une pâleur plus jaune que l'or brillant a couvert son
visage, lorsque brûlant de combattre le monstre cruel,
Thésée courait affronter la mort ou cueillir la palme de
la gloire! Pourtant, agréables aux dieux, elles ne furent
pas vaines pour son bonheur, les offrandes qu'elle leur
promit et les voeux qu'elle prononça à voix basse 1
Tel, lorsque l'ouragan de son souffle indompté tord
et abat le chêne qui agite ses branches, ou le pin conifère
à l'écorce suintante qui habitent la cime du Taurus ;
l'arbre déraciné tombe, la tête en avant, brisant au loin
tout ce qu'il rencontre ; - ainsi Thésée dompta et ter-
rassa le monstre cruel qui frappe en vain les vents impalpables
de ses cornes . Alors, échappé au danger, le héros
couvert de gloire s'en revint, un fil léger conduisant ses
pas, grâce auquel il put sortir des détours du labyrinthe
sans errer dans l'inextricable dédale de l'édifice .
Mais pourquoi, m'éloignant du sujet que je chante,
me livrer plus longtemps à de pareils écarts? Dirai-je
comment, se dérobant aux regards d'un père, aux embrassements
d'une soeur, à ceux d'une pauvre mère qui faisait
d'elle sa joie éperdue, Ariane, à toute sa famille, préfère
les douceurs de l'amour de Thésée? comment un vaisseau
la transporta sur les côtes écumeuses de Dia? comment,
profitant du sommeil qui enchaînait ses sens, un ingrat
époux l'abandonna et s'éloigna? Souvent, dit-on, son
ardente fureur s'exhala en cris aigus, échappés du fond
de sa poitrine : tantôt, inconsolable, elle gravissait les
monts escarpés et promenait au loin ses regards sur les
flots verts de la mer ; tantôt, pour courir contre les vagues
frémissantes, elle relevait sur ses jambes nues sa robe
flottante. Telles furent les dernières plaintes qui s'échappèrent
de ses lèvres glacées à travers des sanglots de
douleur
« Ainsi donc, perfide, perfide Thésée, après m'avoir
ravie aux autels de mon père, tu m'as laissée sur cette
plage déserte? Ainsi donc, au mépris de la puissance des
dieux, tu t'éloignes, plein d'ingratitude, hélas 1 et tu
retournes dans ta patrie, chargé du poids d'un parjure
maudit? Rien n'a donc pu fléchir le cruel dessein de ton
esprit 1 Nulle clémence n'était donc en toi pour que ton
coeur impitoyable consentît à me prendre en pitié 1 Ce
ne sont pas là les promesses que m'avait faites ta voix
caressante, l'espoir dont tu berçais ta malheureuse
amante, mais de joyeuses noces, mais un hymen objet
de tous mes voeux. . . Frivoles promesses que les vents
emportent dans les airs 1 Qu'aucune femme désormais
n'ajoute foi aux promesses d'un homme, n'espère entendre
de la bouche d'un homme des paroles sincères 1 Quand
ils sont embrasés du désir d'obtenir quelque chose,
aucun serment ne leur coûte, aucune promesse ne les
retient ; mais, une fois satisfaite la fantaisie de leur âme
avide, ils n'hésitent pas devant les promesses, ils n'ont
aucun souci des parjures .
« Et pourtant, c'est moi qui t'ai sauvé, lorsqu'une
mort certaine tournait autour de toi ; moi qui ai sacrifié
mon propre frère, plutôt que d'abandonner un perfide
comme toi en ce moment suprême. Pour prix de tant
d'amour, me voici livrée, proie qu'ils vont dévorer, aux
bêtes et aux oiseaux; je vais mourir sans qu'un peu de
terre soit jeté sur mes restes . Quelle lionne t'a donné le
jour sous un roc solitaire? Quelle mer, une fois conçu,
t'a vomi de ses flots d'écume? Sont-ce les Syrtes ou la
dévorante Scylla ou la vaste Charybde qui t'ont donné
l'être, toi qui me payes ainsi de la douceur de vivre? Si
les ordres barbares et terribles de ton vieux père éloignaient
ton coeur de cet hymen, ne pouvais-tu du moins
me conduire dans ta demeure? esclave soumise, il m'eût
été doux de te servir, de laver tes pieds blancs dans une
eau limpide, de couvrir ton lit de tapis de pourpre .
« Mais pourquoi, malheureuse, dans mon égarement,
fatiguer de mes plaintes les brises ignorantes, qui, insensibles
à mes cris, ne peuvent ni entendre les paroles qui
m'échappent ni me répondre . Lui cependant, il vogue
déjà en pleine mer, et nul mortel ne s'offre à mes yeux
parmi ces algues désertes . Ainsi, en ce moment funeste,
le sort barbare insultant à mes maux va jusqu'à refuser
à mes plaintes une oreille qui les entende . Puissant
Jupiter l plût au ciel que jamais, depuis les premiers
temps, des navires cécropiens n'eussent touché les rivages
de Gnosse 1 Que jamais un perfide nautonier, apportant
au taureau indompté un cruel tribut, n'eût jeté l'ancre
en Crète 1 Que jamais, cachant des desseins cruels sous
les dehors les plus doux, un étranger maudit n'eût reposé
dans notre demeure 1 Où fuir désormais? Quel espoir me
reste-t-il dans ma détresse? Regagnerai-je les monts de
l'Ida? Hélas 1 un vaste abîme et les eaux d'une mer
tumultueuse m'en séparent. Compterai-je encore sur les
secours d'un père? mais je l'ai quitté pour suivre un
criminel arrosé du sang de mon frère . Trouverai-je du
moins des consolations dans l'amour d'un époux fidèle?
mais il fuit, courbant sur l'abîme ses rames flexibles . .
Puis, une côte sans habitation ; une île déserte ; point
d'issue, les flots de la mer m'enveloppent de toutes parts.
Nul moyen, nul espoir de salut ; partout le silence ; partout
la solitude ; partout la mort présente . . . Mais avant
que le trépas ferme mes yeux, avant que le sentiment
abandonne mon corps épuisé, j'implorerai des dieux, à mon
heure dernière, le juste châtiment de l'homme qui m'a
trahie. Vous qui châtiez et punissez les crimes des mortels,
Euménides, dont la tête couronnée d'une chevelure de
serpents porte empreint le courroux qui brûle dans vos
âmes ; venez ici, venez et écoutez mes plaintes, ces
plaintes, hélas 1 que dans mon malheur, le désespoir,
l'amour, la démence et sa fureur aveugle arrachent du
fond de mon être! Et s'il est vrai qu'elles partent du
fond de mon coeur, ne souffrez pas que ma proie soit
vaine 1 Faites, déesses, que par un oubli semblable à celui
dont je suis victime, Thésée fasse son malheur et celui
des siens . »
Ces mots que proféra du fond de son coeur Ariane,
réclamant avec angoisse le châtiment d'un cruel forfait,
ces mots furent entendus du dieu qui règne sur les dieux
du ciel ; au signe invincible de sa tête, la terre trembla
les mers cabrées mugirent, la voûte du ciel agita les astres
étincelants . Soudain un épais nuage enveloppa l'esprit
de Thésée et l'aveugla, sa mémoire s'abolit, il oublia les
ordres paternels, jusqu'alors toujours présents à sa pensée
il négligea de hisser le signe heureux qui doit rassurer
son père alarmé et lui apprendre que son fils revoit sain
et sauf le port d'Erechthée . Car on dit qu'au moment où
son fils quittait sur un vaisseau les murs de la déesse,
Égée, avant de le confier aux vents, le pressa sur son
coeur et lui fit ces recommandations
« O mon fils, mon fils unique, toi qui m'es plus cher
qu'une longue existence 1 toi qu'il me faut livrer aux
hasards incertains, toi qui viens à peine de m'être rendu
à la fin de mes vieux jours 1 puisque mon sort et ton
bouillant courage t'enlèvent malgré moi à moi-même,
dont les yeux affaiblis par l'âge n'ont pas encore pu se
rassasier de ta figure chérie, je ne saurais éprouver de
joie ni de plaisir en te quittant, ni souffrir que tu étales
les signes d'une fortune prospère. Mais je commencerai
par exhaler mes douloureux regrets ; par souiller de poussière
et de terre mes cheveux blancs ; puis je suspendrai
des banderoles de couleur à ton mât vagabond, pour que
la sombre rouille de la toile ibérique dise mon deuil et
mon angoisse . Si l'habitante de la sainte Itone, protectrice
des courageux défenseurs de notre race et de la
terre d'Érechthée, réserve à ta main la gloire de verser
le sang du taureau, grave profondément dans ta mémoire
ces ordres vigilants, que le temps ne doit jamais effacer
Dès que tes yeux reverront nos collines, souviens-toi de
dépouiller tes antennes de ces lugubres vêtements ; que
des voiles blanches s'élèvent et resplendissent à tes mâts,
afin qu'à cette vue je reconnaisse le signal de joie et
d'allégresse au jour venu de ton retour heureux 1 a
Ces instructions, dont Thésée jusqu'ici avait constamment
gardé le souvenir, fuient alors de sa mémoire aussi
rapidement que les nuages chassés par le souffle des vents
s'éloignent du haut sommet d'un mont neigeux. Cepen-
dant son père interrogeait l'horizon du haut de la citadelle,
d'un oeil inquiet, que consumaient des larmes sans
fin . A peine a-t-il aperçu les toiles de la voilure gonflées
que, croyant son fils ravi par un cruel destin, il se précipita
du haut des rochers. Ainsi le fier Thésée, rentrant
dans son palais que la mort de son père a déjà rempli de
deuil, ressentit à son tour les maux que son coeur ingrat
avait fait éprouver à la fille de Minos, lorsque l'infortunée,
suivant des yeux sa carène fuyante, roulait dans
son coeur ulcéré mille sombres pensées .
Sur une autre partie [de la tapisserie], on voyait Iacchus
florissant voltiger au milieu d'un thiase de Satyres et de
Silènes Nysigènes .' Il te cherchait, Ariane, car son coeur
brûlait d'amour pour toi . Agiles, ivres d'un saint délire,
ils couraient de tous côtés chantant : Evoé 1 Evoé 1 et
bondissaient en secouant leurs têtes . Les uns agitaient
des thyrses à la pointe couverte de feuillage ; les autres
arrachaient les membres d'un taureau mis en pièces ;
ceux-ci ceignaient leurs corps de serpents enlacés ;
ceux-là, portant les corbeilles mystiques, célébraient les
orgies que les profanes brûlent en vain d'entendre . Ici,
le tambourin retentit du choc des paumes ; là, l'airain
arrondi des cymbales rend un son clair et vif . Beaucoup
soufflaient dans des cornes, d'où s'exhalaient de rauques
bourdonnements, et la trompette barbare striait l'air de
son chant horrible .
Telles étaient les figures diverses représentées sur les
tapisseries magnifiques dont les plis embrassaient le lit
nuptial. Après avoir joui longtemps du spectacle, la jeunesse
thessalienne céda la place aux dieux saints . Comme
au lever de l'aurore, au seuil du Soleil errant, on voit le
souffle matinal du Zéphyr, soulevant les vagues houleuses,
rider les ondes tranquilles : d'abord, agitées par sa douce
haleine, elles se déroulent lentement, et ne font entendre
que des rires légers ; mais bientôt le vent augmente, les
vagues s'enflent de plus en plus, et réfléchissent, en
s'éloignant, les teintes pourprées qui les colorent : telle,
cette foule immense s'éloigne du royal péristyle, et,
regagnant ses demeures, se disperse de tous côtés .
Après leur départ, le premier se présenta Chiron, qui,
de la cime du Pélion, apporte des offrandes silvestres
Toutes les fleurs que portent les plaines, toutes celles que
produit la terre de Thessalie sur ses grandes montagnes,
toutes celles que la féconde haleine du tiède Favonius
fait éclore sur les rives de son fleuve, il a tout moissonné,
et les guirlandes confondues embaument, et toute la
maison rit sous la caresse de leur suave odeur. Aussitôt.
après Pénée 0e accourt ; il a quitté la verte Tempé, Tempé
que les forêts ceignent et dominent de toute part, que
les Naïades animent de leurs danses doriques . Il n'a pas
les mains vides ; il a apporté (le hauts hêtres avec leurs
racines, de grands lauriers élancés à la tige droite, sans
oublier le platane dont la cime remue, et l'arbre flexible
qui rappelle la sueur de Phaéthon en flammes, et le cyprès
aérien ; il a entrelacé leurs feuillages divers à l'entour du
palais et en décore le vestibule d'un voile de verdure .
L'ingénieux Prométhée le remplace ; il porte encore les
cicatrices presque effacées du châtiment qu'il subit jadis,
lorsqu'il fut attaché par une chaîne à un rocher et suspendu
au bord d'un précipice . Enfin le père des dieux,
sa sainte épouse et ses enfants descendirent de l'Olympe,
ne laissant que Phébus dans le ciel, et, dans les montagnes,
sa jumelle, Diane, habitante de l'Idrus, qui, comme son
frère, dédaignant Pélée, refusa d'honorer de sa présence
les torches nuptiales de Thétis .
Lorsque les dieux se furent assis sur des sièges couleur
de neige, on dressa devant eux des tables couvertes de
mets de toutes sortes ; et les Parques commencèrent leurs
chants prophétiques, dont leurs faibles mouvements
marquaient la cadence . Une robe blanche bordée de
pourpre descendant jusqu'à leurs talons couvrait leurs
corps tremblants ; des bandelettes couleur de neige ceignaient
leurs lignes roses et leurs mains travaillaient sans
cesse à leur tâche éternelle ; la gauche tenait la quenouille
chargée d'une laine moelleuse ; la droite tirait légèrement
les brins, en formait un fil avec les doigts relevés, puis
les tordait sous le pouce incliné, faisant tourner le fuseau
équilibré sur le rond peson. Leurs dents sans cesse pro-
menées sur l'oeuvre l'égalisaient avec soin et en arrachaient
les parcelles superflues qui s'attachaient à leurs
lèvres desséchées . A leurs pieds des corbeilles de jonc
renfermaient les doux flocons de laine blanche. En tournant
leurs fuseaux, les déesses, d'une voix sonore, dérou-
lèrent les destins dans un chant prophétique que les
siècles futurs jamais ne démentiront
« Protecteur de la puissance Émathienne 08, dont tes
grandes vertus rehaussent l'incomparable gloire ; toi qui
seras plus illustre encore par le fils qui naîtra de toi
écoute, en ce beau jour, l'infaillible oracle que vont
dévoiler les trois soeurs . Et vous qui tournez les fils que
suivent les destins, courez, courez, fuseaux 1
« Bientôt viendra pour toi Hesperus, t'apportant les
plaisirs que désire un époux : astre propice, il va t'amener
la jeune épouse qui doit inonder ton âme des douceurs de
l'amour, et qui, passant ses bras lisses sous ton cou
robuste, se préparera près de toi aux langueurs du sommeil.
Vous qui tournez les fils, courez, courez, fuseaux
« Jamais demeure ne couvrit de telles amours, jamais
amour n'enchaîna deux amants par des noeuds aussi
beaux que ceux qui unissent maintenant les coeurs de
Thétis et de Pélée. Vous qui tournez les fils, courez,
courez, fuseaux.
« De vous naîtra Achille étranger à la crainte, et dont
l'ennemi ne verra jamais le dos, mais la mâle poitrine
Achille, qui, très souvent vainqueur au concours de la
course, devancera les pas enflammés de la biche rapide
Vous qui tournez les fils, courez, courez, fuseaux.
« Nul héros n'osera se mesurer avec lui dans cette
guerre où le sang des Troyens arrosera les terres de la
Phrygie, quand le troisième héritier du parjure Pélops ;11,
après un long siège, dépeuplera les remparts de Troie.
Vous qui tournez les fils, courez, courez, fuseaux,
« Que de fois elles attesteront son courage hors de pair
et ses brillants exploits, ces mères qui, pleurant leurs fils,
dénoueront, pour les couvrir de cendre, les cheveux
blancs de leur front, et, d'une main défaillante, meurtriront
leur sein flétri . Vous qui tournez les fils, courez,
courez, fuseaux .
« Tels, on voit sous la faux du moissonneur tomber
les épis pressés sous le soleil ardent ; tels, sous son fer
fatal, tomberont les guerriers troyens. Vous qui tournez
les fils, courez, courez, fuseaux.
« Témoin de ses hauts faits, le Scamandre, qui porte
de partout à l'Hellespont vorace le tribut de ses ondes,
verra sa route rétrécie par des monceaux de cadavres, et
les flots de sang versés par Achille tiédiront ses eaux profondes
. Vous qui tournez les fils, courez, courez, fuseaux.
« Tu en seras aussi le témoin, victime dévouée au fer
meurtrier, vierge infortunée, toi dont le tertre arrondi
amassé sur ses cendres attend les membres blancs comme
la neige. Vous qui tournez les fils, courez, courez, fuseaux.
« Car, lorsque le destin aura enfin livré la ville de Dardanus
et les remparts bâtis par Neptune aux Grecs
épuisés, le sang de Polyxène 101 arrosera le sommet de sa
tombe. Telle la victime qui tombe sous le fer à deux
tranchants, affaissée sur ses genoux et le corps décapité .
Vous, qui tournez les fils, courez, courez, fuseaux.
« Allez-donc, formez ces noeuds d'amour si désirés .
Qu'une heureuse alliance unisse l'époux à la déesse ; que
la mariée s'abandonne enfin aux impatients désirs de son
mari. Vous qui tournez les fils, courez, courez, fuseaux.
« Demain, au lever de l'aurore, sa nourrice en la
revoyant ne pourra plus lui ceindre le cou du même fil
que la veille . Vous qui tournez les fils, courez, courez,
fuseaux.
« Jamais ta mère anxieuse n'aura la douleur de voir
sa fille, exilée par la discorde du lit nuptial, lui ravir le
si doux espoir d'avoir des petits fils bien-aimés . Vous
qui tournez les fils, courez, courez, fuseaux. »
C'est ainsi que jadis, dans leurs chants divins, les
Parques révélèrent à Pélée ses destinées heureuses. Car,
dans ces temps reculés, les habitants des cieux visitaient
les chastes demeures des héros et se mêlaient aux réunions
des mortels, qui ne dédaignaient pas encore la piété .
Souvent, lorsque l'année ramenait la pompe des fêtes
sacrées, le père des dieux revenant voir son temple res
plendissant, vit cent taureaux abattus pour lui . Souvent,
Bacchus errant aux sommets du Parnasse, conduisit les
Thyades échevelées qui criaient Evohé,tandis que Delphes
tout entière, se précipitant hors de ses murailles, accueillait
le dieu avec joie, devant les autels fumants. Souvent,
au milieu des mêlées meurtrières de la guerre, la déesse
du rapide Triton 103 ou la vierge de Rhammonte 103 ani-
mèrent les bataillons armés par leur présence . Mais quand
une fois le crime d'impiété eut souillé la terre ; quand la
cupidité eut banni la justice de tous les coeurs ; quand
les frères eurent trempé leurs mains dans le sang de leurs
frères ; quand le fils eut cessé de pleurer la perte de ses
parents ; quand le père eut désiré la mort de son premier-
né, pour être libre de cueillir la fleur d'une vierge
marâtre ; quand une mère impie, oui impie, abusant de
l'ignorance de son fils, n'eut pas craint en couchant avec
lui d'outrager les dieux pénates ; quand, confondant le
sacré et le profane, un coupable délire eut soulevé contre
nous la juste colère des dieux ; dès lors ils ne daignent
plus descendre parmi nos assemblées et ne souffrent plus
que nous les coudoyons dans la claire lumière.
© copyright 9-7-2004 by Maurice Rat

Feel free to post messages about this carmen in the Carmen 64 section of the Catullus Forum.
The latest posts are:
 


  © copyright 1995-2008 by Rudy Negenborn
Nedstat